Archive for septembre 2012

Jurga Kučinskienė – Des sols aux paysages

L’architecture du paysage – modeler les paysages pour l’utilisation humaine

Tous les jours, à la ville comme à la campagne, nous avons sous les yeux l’un des avatars les plus universels du sol : le paysage. Et à l’instar de tout ce qui l’entoure, l’Homme s’est toujours efforcé de modeler celui-ci à sa convenance, que ce soit pour des raisons esthétiques, économiques, politiques ou les trois à la fois.

Jurga Kučinskienė, architecte du paysage

Entre un cours et une entrevue avec des étudiants, Jurga nous accorde une interview

Comment changer le paysage et selon quels critères ? Telle est la spécialité de Jurga Kučinskienė, responsable du département de gestion du territoire du Collège d’état de Klaipeda (Klaipėdos Valstybinės Kolegija). C’est après des études en tourisme, section divertissement, qu’elle est arrivée à ce poste, au cœur d’un département d’enseignement et de recherche pluridisciplinaire par excellence : l’architecture du paysage. Ce domaine exige à la fois une compréhension des composants physiques du paysage (sol, végétation), mais aussi des contraintes économiques et sociales liées à un mandat, tout en ayant bien sûr un sens de l’esthétique, un esprit créatif et de nombreuses connaissances techniques (de l’horticulture au bétonnage).

Mais au-delà de la richesse de cette profession, ce qui a attiré Jurga dans la création de nouveaux paysages, c’est surtout la combinaison omniprésente des aspects théoriques et pratiques. En effet, lors d’un projet, il est fréquent de passer en un court laps de temps des premières esquisses et réflexions au démarrage du chantier qui va concrétiser le travail réalisé au bureau. Il est ainsi très gratifiant de pouvoir observer le résultat de son travail sans avoir à attendre la fin de sa carrière.

Le sol à la base des paysages

La thèse qu’elle est en train de finir n’a pas de lien direct avec le sol ; elle traite de l’utilisation du paysage dans les loisirs. Mais l’enseignement dont elle est responsable donne passablement d’importance au sol. Car « rien ne sert de faire de jolis plans si l’on est incapable de les concrétiser. Et le sol reste un élément clef du paysage, du plus naturel au plus artificiel ! ». Ainsi ses étudiants reçoivent une formation de base en pédologie avant de pouvoir passer aux autres aspects de la création paysagère comme l’horticulture, le design et la planification.

Les prémisses de la réalisation d'un nouveau paysages

Avant de passer à la réalisation sur le terrain, tout nouveau projet de paysage passe par une étude détaillée.

Cette entrée en matière est indispensable, car par la suite le sol restera pour chaque architecte du paysage, un outil indispensable et une contrainte dont il ne pourra jamais faire abstraction. Celui-ci étant la base même des paysages, il est bien souvent impossible de modifier l’un sans toucher l’autre. Et si cette professeure conseille toujours à ses étudiants de choisir des plantes adaptées au sol existant, cela n’est pas toujours possible. Lorsqu’il s’agit de créer une ambiance « naturelle » tout va bien, mais il en va autrement dès qu’un client exige « des jolies fleurs et un beau gazon ». Dans ce cas de figure le sol en place doit souvent être modifié par l’ajout d’argile, de matière organique ou de chaux par exemple, voir même remplacé par un mélange de sable, d’argile et de tourbe.

Si elle estime que l’emploi de ces techniques est raisonnable pour certains projets, surtout urbains, elle considère toutefois qu’il n’existe pas de mauvais sols, que des mauvais choix. «Il n’existe pas de mauvais sols, mais que des personnes difficiles qui veulent voir sur leurs terres des plantes qui ne peuvent pas y pousser. » Et si la mode du bio et de l’harmonie avec la nature permet une certaine amélioration de la situation, les demandes de la plupart des clients restent catégoriques et éloignées de tout souci de convergence avec le sol en place. Soucieuse de minimiser les impacts sur l’environnement, elle espère que les gens finiront par comprendre qu’« il n’est pas toujours nécessaire de tout changer et qu’il faut être capable de se contenter de ce dont on a besoin. »

Des sols et des paysages à regarder et à protéger

Selon son expérience, les sols et les paysages méritent protection face aux atteintes à l’environnement. Toutefois, pour elle, cette protection passe également par leur utilisation et non en les préservant de toute activité humaine. En effet la diversité des sols et des paysages qui leur sont liés est fortement dépendante de l’usage que l’Homme en fait. Et si l’on abandonnait les sols à leur sort, leur diversité, ainsi que les paysages et la biodiversité qui y sont attachés, seraient également menacés.

Forêt de pin sur l'Isthme de Courlande

Liées aux sols sableux de l’Isthme de Courlande, ces forêts de pins stabilisent les dunes et limitent l’érosion éolienne.

Pour protéger les paysages, il faut les utiliser, en profiter et surtout réapprendre à les regarder. C’est l’un des plus important enseignement dans les cours d’architecture du paysage : regarder le paysage autour de soi. Souvent l’on est trop occupé à autre chose pour le voir, on ne remarque plus quels arbres poussent autour de nous. Voir le paysage, c’est un premier pas vers sa protection.

Il est difficile d’attirer l’attention du grand public sur les sols : on n’y trouve ni ours blanc ni  tigres, ni baleines. Pour y parvenir les paysages lui semblent le meilleur vecteur. « En protégeant les paysages, on protège aussi les sols qui y sont liés et tout le monde y est sensible, en effet qui n’a pas de souvenir magique lié à un splendide paysage ? »

L’isthme de Courlande, Lituanie, exemple de l’impact de l’Homme sur les paysages.
Séparant la Lituanie de la Baltique, cette péninsule de dunes est soumise à l’influence des vents et marées depuis 5000 ans. Les divers peuplements qui s’y sont succédés n’ont eu qu’un faible impact sur son environnement jusqu’au 16è s. Pour répondre à la forte demande en bois de l’industrie prussienne, la majorité des forêts furent alors abattues, ce qui entraina une déstabilisation des sols. Les dunes ainsi libérées engloutirent de nombreux villages. Ce n’est qu’au 19è s., alors qu’il ne restait plus que quelques zones boisées, que l’Etat prussien finança d’importants travaux pour enrayer la dégradation de l’isthme (rive de sable, stabilisation des dunes par des broussailles et reboisement). À la fin du siècle, la moitié de l’isthme avait été reconvertie en bois et actuellement la forêt couvre 71% de sa surface. Aujourd’hui encore ce paysage ne doit sa préservation qu’aux efforts de ses habitants pour combattre l’avancée des dunes.
Source : Unesco http://whc.unesco.org/fr/list/994

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Réponse au portrait d’Isabelle de Red

Suite à la publication de notre article « Isabelle de Red – le sol de la liberté », un lecteur de notre blog, membre de l’Association Française pour l’Etude des Sols1, a souhaité apporter quelques précisions sur la notion d’agriculture intensive. On qualifie généralement d’intensive, les monocultures  industrielles basées sur l’utilisation massive de pesticides et d’engrais de synthèse. C’est à ce type d’agriculture qu’Isabelle de Red faisait référence au long de notre interview. Pourtant l’on oublie souvent que de nombreux autres systèmes agricoles, souvent anciens, sont eux aussi intensifs. Philippe Eveillard nous rappelle que l’intensification ne conduit pas nécessairement à une dégradation des sols, mais au contraire peut conduire à une augmentation de leur fertilité.

Voici son message :

 « Je lis sur votre site qui nous permet de suivre votre tour du monde plutôt sympathique :

 « Les sols nourrissent nos sociétés, il est donc essentiel de les protéger. […] Pour elle, l’agriculture intensive ne peut mener sur le long terme qu’à des sols stériles et morts. »

 Je partage avec tous les membres de ce forum la première conviction mais je crois que la deuxième phrase mérite plus d’analyse et ne représente pas la réalité.

Ce n’est pas l’industrie qui a inventé l’agriculture intensive. On peut qualifier d’intensifs déjà les nombreux systèmes paysans dans le monde où se succèdent souvent plusieurs cultures par an avec des productions élevées grâce à l’irrigation notamment. Ces systèmes existent depuis plusieurs milliers d’années (Vallée du Nil, Sud de la Chine, Japon, certaines régions en Europe…). Quand on a apporté les aménagements qu’il fallait (terrasses, irrigation, drainage), on a pu produire davantage et nourrir une population plus importante. Plus on cultive le sol, plus on est susceptible d’améliorer sa fertilité contrairement à une idée reçue qui est qu’on va inéluctablement l’épuiser.

Labour des champs et capture d'oiseaux en Egypte ancienne

Labour des champs et capture d’oiseaux en Egypte ancienne
Scène agricole de la chambre funéraire d’Itet, IVème dynastie (2575 – 2465 avant J. C.)

Des productions plus importantes, c’est aussi plus de racines, de résidus qu’on incorpore au sol. Cet apport est indispensable à son activité biologique. L’entretien de la fertilité de ces systèmes dépend du recyclage le plus efficace possible des déjections animales et humaines et souvent du transfert de fertilité réalisé depuis des surfaces de parcours vers les surfaces cultivées par le biais des animaux et du fumier collecté sur des centaines d’années.

Les sols ne sont pas morts, c’est Dominique Arrouays qui l’a annoncé à la journée de présentation du 1er état des sols français en novembre dernier (INfOsol, INRA)2. J’invite à relire cette synthèse remarquable sur tous les aspects de la qualité des sols.

Je ne suis pas pour l’intensification sur n’importe quels sols. Nous avons besoin des forêts, des prairies, des zones humides et d’autres espaces de biodiversité. C’est pourquoi il nous faut cultiver le plus raisonnablement possible les espaces cultivées dont nous disposons sur la planète. Produire plus et mieux, c’est possible sur des sols fertiles et un climat favorable comme le nôtre en Europe tempérée, les agriculteurs nous le prouvent et continuent d’améliorer leurs pratiques (moindre usage d’engrais utilisés plus efficacement, moins de travail du sol et meilleure utilisation des cultures intermédiaires (engrais vert)….)

Bonne chance pour votre voyage. »

Philippe EVEILLARD
Responsable Agriculture et environnement
UNIFA, Union des Industries de la Fertilisation

1 http://www.afes.fr/

2 cf. Gis Sol. 2011. L’état des sols de France. Groupement d’intérêt scientifique sur les sols, 188 p.
Plus d’information sur l’état des sols en France, rapports et synthèse à télécharger sur le site du Groupement d’Intérêt Scientifique Sol : http://www.gissol.fr/RESF/