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Ludmila Dmitrievna – Le sol, cordon nourricier de la Russie

Du siège de Saint-Pétersbourg à la Sibérie

1943, alors que le siège de Saint-Pétersburg bat son plein, la petite Ludmila est évacuée avec sa famille vers un village de Sibérie méridionale. Elle se rappelle de son arrivée dans ce village sibérien comme étant son premier contact avec le sol. Après des mois de privation et un long voyage, c’est une fillette aussi pâle qu’amaigrie qui descend du train. Aussitôt la cousine qui l’accueille lui demande pourquoi elle est si maigre. Quand elle lui répond qu’elle n’a pas vu de pain depuis plusieurs mois, la petite fille tend le bras vers une charrette chargée d’un mil doré comme ses cheveux : « Dorénavant ceci sera ton pain ».

Le ton de notre entretien est donné, pour Ludmila Dmitrievna, retraitée et guide au Musée Dokoutchaïev du Sol de Saint-Pétersburg, le sol c’est le pain.

Ludmila pose devant les sols qui l'ont nourrie durant le siège de St Petersbourg

Ludmila pose devant les sols qui l’ont nourrie durant le siège de Saint-Pétersbourg

Du prix du pain à la valeur du sol

C’est d’ailleurs en étudiant le prix du pain pour l’Institut de Statistique du Département d’Agriculture de la Faculté d’Economie de Saint-Pétersburg, qu’elle découvre les travaux de Vassili Dokoutchaïev, considéré comme le père de la pédologie. Mais ils ne sont à ce moment qu’une goutte d’eau dans la vaste bibliographie qu’elle constitue pour la rédaction de sa thèse. Ses recherches, portant sur l’évolution du prix du pain avant et après la révolution russe, se révèlent impubliables sous le régime soviétique. En effet, ses résultats laissent penser que les paysans se seraient révoltés, non pas l’esprit embrasé par l’idéal révolutionnaire, mais poussé par la faim.

Son élan académique coupé, Ludmila s’occupe à déménager une bibliothèque lorsque elle tombe sur une offre d’emploi pour un poste de laborantine au Musée Dokoutchaïev. Le système universitaire soviétique imposant un tronc commun de deux ans à tous les étudiants, cette jeune économiste n’a aucune difficulté à passer à la chimie. Elle peut ainsi rejoindre un milieu qui l’avait toujours attiré : les musées. C’est donc sous le regard de marbre de la statue de Dokoutchaïev qu’elle fera carrière, d’abords comme laborantine, puis comme ingénieure chargée d’analyses. Ce poste dépourvu d’implication politique lui fera voir le musée comme un véritable espace de liberté. C’est aussi la possibilité de se rapprocher de ce « pain » qui lui avait sauvé la vie quelques années plus tôt. En effet, pour elle, le sol – « peau de la Terre » – est avant tout un rempart contre la faim, comme nous le comprendrons au fil de notre rencontre. A ses yeux tous les sols ont un potentiel agricole à condition de savoir les valoriser, car, dit-elle, «  il n’y a pas de mauvais sols, que des mauvais travailleurs ». A ses yeux, la protection des sols est une évidence, mais c’est avant tout pour leur potentiel agricole qu’elle s’inquiète. Bien entendu, elle a aussi conscience des dangers réels que l’agriculture peut faire peser sur les sols, comme dans le sud de la Russie, où le détournement de rivières à des fins d’irrigation mène à la salinisation des sols. Et pendant qu’elle nous parle des forces et des faiblesses de différentes types de sol, elle nous fait clairement comprendre que le sol se limite aux quelques centimètres de terre indispensables à l’agriculture.

Vassili Dokoutchaïev trônant au centre de la collection de sols du musée qui porte son nom.

Vassili Dokoutchaïev trônant au centre de la collection de sols du musée qui porte son nom.

Cette vision du sol nous laisse perplexe. En effet, cette chercheuse retraitée qui continue à lire la littérature scientifique et à suivre des conférences a passé la moitié de sa vie à travailler dans le musée où nous nous trouvons. Or, la collection du musée tend à montrer le sol dans toutes ses dimensions… dont la profondeur. Nous sommes donc entourés de colonnes de sol qui sont, pour la plupart, longues de plus d’un mètre, et pourtant, pour Ludmila Dmitrievna, le sol se limite à quelques centimètres. Lorsque nous le lui faisons remarquer sa réponse est simple : « Dokoutchaïev était géologue ».

Sauver les sols grâce au folklore ?

Mais si sa vision du sol est centrée sur l’agriculture, elle doit également aux sols le plaisir de ses promenades en forêt, durant lesquelles elle aime s’arrêter pour peindre. Elle souligne aussi la place centrale du sol dans le folklore russe, folklore avant tout rural. Le succès des « babouchkas » au concours de l’Eurovision 2012 est, pour notre guide, une source d’optimisme, car si les jeunes s’intéressent à nouveau au folklore, cela ne pourra être que positif pour les sols.

Et cette lueur d’espoir est la bienvenue, car si Ludmila se doit d’être optimiste pour ses petit enfants, les raisons de se faire du souci ne manquent pas. Depuis la fin de l’Union soviétique, les campagnes se vident et les citadins abandonnent les jardins de leur datcha : plus besoin de cultiver son lopin de terre depuis que les rayons des magasins sont pleins. Les agronomes cédant le pas aux géologues (pas les mêmes que Dokoutchaïev, comprenons nous), la Russie, dont les racines sont pourtant profondément ancrées dans le sol, devient un pays de mines à ciel ouvert. « Peu importe le potentiel agricole d’une région, s’il y de l’argent à faire, on creuse sans se poser de question » s’emporte cette passionnée du sol. Pour elle, la solution passe par une vision globale qui permettrait à chacun de prendre conscience des conséquence de ses choix. Pour y arriver il faudrait  que « tout le monde, ouvrier ou médecin, ait une formation en écologie ».

Présentation des différents sols de Russie au Musée du Sol de St Petersbourg.

Présentation des différents sols de Russie au Musée du Sol de St Petersbourg.

Cette scientifique rappelle aussi qu’en Russie le devoir de protection des sols est peut être plus important qu’ailleurs. Non seulement car, en sauvant ses sols, la Russie sauvera son folklore, mais aussi car ce pays est immense : ce qui s’y passe ne peut donc qu’influencer le reste du monde directement, physiquement, mais aussi indirectement. En prenant à cœur la protection de ses sols, la Russie pourrait devenir un exemple pour le reste du monde, espère-t-elle.

Et si les raisons d’espérer sont ténues, elles existent : le musée a de nouveaux sponsors et peut ainsi organiser sa première expédition lointaine depuis… 1951. Et cette grand-mère entend aussi la génération de ses petits-enfants parler de retour à la terre. Elle espère donc que, dans cette grande Russie où l’Eglise orthodoxe a repris une place incontournable, le calendrier des saints puisse redevenir ce qu’il avait toujours été : un calendrier agricole.

Visiter le musée :

http://www.saint-petersburg.com/museums/museum-of-soil-science/

музей-почвоведения.рф

De nombreuses régions du monde sont trop arides pour y cultiver sans irrigation certaines plantes très appréciées, comme le maïs, le coton ou des légumes. Plutôt que de cultiver des plantes adaptées à la sécheresse, l’Homme a développé des systèmes d’irrigation performants… parfois trop performants. Les ingénieurs ont détourné des rivières, asséchés des lacs, mis en place des systèmes de pompage couplés à des kilomètres d’aqueducs pour arroser des champs assoiffés. A court terme, les avantages sont évidents : l’on peut faire pousser ce que l’on veut sans peur de voir sécher sa production. En effet, l’eau douce contient des sels minéraux dissouts. Dans des régions chaudes et sèches, l’eau apportée en excès, en s’évaporant, laisse derrière elle sous forme de sels, les minéraux qu’elle contenait. Ces sols, devenus petit à petit trop salés suite à un arrosage inadéquat, deviennent peu à peu incultivables. A terme, la salinisation pourrait menacer 10 pour cent de la récolte céréalière mondiale, selon les chiffre de la FAO en 2002. http://fr.wikipedia.org/wiki/Salinisation http://www.fao.org/worldfoodsummit/french/newsroom/focus/focus1.htm

La salinisation des sols
De nombreuses régions du monde sont trop arides pour y cultiver sans irrigation certaines plantes très appréciées, comme le maïs, le coton ou des légumes. Plutôt que de cultiver des plantes adaptées à la sécheresse, l’Homme a développé des systèmes d’irrigation performants… parfois trop performants. Les ingénieurs ont détourné des rivières, asséchés des lacs, mis en place des systèmes de pompage couplés à des kilomètres d’aqueducs pour arroser des champs assoiffés. A court terme, les avantages sont évidents : l’on peut faire pousser ce que l’on veut sans peur de voir sécher sa production. En effet, l’eau douce contient des sels minéraux dissouts. Dans des régions chaudes et sèches, l’eau apportée en excès, en s’évaporant, laisse derrière elle sous forme de sels, les minéraux qu’elle contenait. Ces sols, devenus petit à petit trop salés suite à un arrosage inadéquat, deviennent peu à peu incultivables. A terme, la salinisation pourrait menacer 10 pour cent de la récolte céréalière mondiale, selon les chiffre de la FAO en 2002.
Pour plus d’informations : ici et .

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